“Douceurs équivoques” est le premier volet d’une trilogie sur la mémoire…
Je dédie ce roman à la présence qui est à mes côtés !

PROLOGUE : LA RENCONTRE
Les néons au-dessus du comptoir le laissaient pensif…
Plus il les observait, plus il trouvait qu’un tel mauvais goût était inadmissible… Mais bon… Ce qui lui semblait vilain et périmé ne l’était pas pour tout le monde… Il détourna son regard de ces pitoyables néons et le plongea dans la salle. L’ambiance qui y régnait éveilla en lui un vague souvenir. Si vague, qu’il s’enfuit aussitôt pour se disperser dans la musique, un vieux jazz, dont la douceur des mélodies de l’âme perforait le bruit mat des conversations. Comme ses yeux qui, guidés par les notes, sentaient les mots sur les bouches. Des mots du soir, mélange de joie et de séduction, des mots qu’il percevait bien qu’il n’ait jamais appris à lire sur les lèvres. Mais en avait-il besoin pour saisir le langage de la nuit ? D’autant plus que la beauté est muette, surtout pour un homme seul qui regarde plus qu’il ne parle. Un homme seul… assis sur un tabouret… écoutant un classique qu’il a mille fois écouté, un homme seul, en face d’un comptoir chromé, en dessous de pitoyables néons dont la lumière s’écrase sur sa tête comme un soleil en plein désert… Putain de solitude ! Il n’arrêtait pas d’y penser, se répétant sans cesse que c’était le prix à payer pour conserver son indépendance…
Oui, le prix à payer pour conserver son indépendance, la solitude, la solitude qui consume l’âme occidentale, était en train de consumer la sienne. La chanson de la vie l’avait rattrapé. Son refrain lancinant le frappait là où ça fait mal. Il gambergeait, animal nerveux tapotant sur le comptoir d’un bar musical, il gambergeait, l’œil paumé dans les reflets des néons.
Paumé dans les reflets du mauvais goût, voilà où il en était. Il vieillissait, ne le savait que trop… Et s’il ne trouvait pas une compagne à aimer, son avenir était tout tracé : il allait se noyer dans les clichés de la bouteille, aussi facilement que la lumière des néons dans le chrome du comptoir… Pour l’instant, il n’en était pas là. Il n’était pas alcoolique. Il n’était même pas saoul. Il était juste terrorisé par ses cheveux grisonnants, l’empêchant de voir, cette nuit de juillet un peu plus que les autres, que cette personne qui l’intéressait tant, s’intéressait elle-aussi à lui. Il décrocha les yeux de son verre, tourna la tête dans sa direction, et tomba enfin sur elle : une brune, pas d’une beauté vitale, mais suintant de sexualité : une agression…
Elle le fixait avec froideur et détermination… comme si elle l’évaluait. Il fit de même : la silhouette immobile de la jeune femme se détacha peu à peu du décor. Il s’abandonna à cette sensation du -seuls au monde-, où les accords de piano résonnaient, et, comme dans un rêve un peu bateau, se caressa à travers la poche de son pantalon… Personne ne se doutait de quoi que ce soit… personne exceptée elle…
Il quitta son tabouret et s’assit à ses côtés. Son expression n’avait pas changé : de la provocation animale… Il allait lui adresser la parole, mais elle mit son index sur sa bouche, faisant << Chut ! >>. Il lui répondit par un sourire et griffonna sa chevelure avec ses doigts. Dans un mouvement assez lent, elle posa son verre sur la table et se colla contre lui, plaquant son oreille contre son torse. Tiens, une oreille féminine à l’écoute de son cœur. Etait-ce l’oreille de sa vie ? Tout en l’auscultant, elle glissa sa main sous son veston et s’amusa avec la braguette de son pantalon, la descendant, la remontant. Son pouce effleurait son sexe à chacun de ses va-et-vient.
Le baiser vint après de longues minutes dans l’intimité de leurs attouchements. Ils se levèrent et quittèrent ce lieu anodin sans avoir prononcé un seul mot. Une fois dehors, tout en la conduisant vers sa voiture, il “examina” d’une façon plus approfondie cette femme qui l’avait levé quelques instants auparavant : son profil était d’un sculptural inca, ajoutant un charme déroutant à un physique qui n’en manquait pas. Elle était de taille moyenne, et sa démarche avait un côté mécanique qui ne le dérangea pas.
Ils roulaient depuis cinq minutes sans qu’aucun ne parle, comme si cette rencontre venait de les assommer : une mélancolie bizarre s’était glissée entre eux. Los Angeles, elle, n’avait pas changé. Une avenue aux graphismes agressifs s’étalait dans le désir de leur regard. La jeune femme brisa cette atmosphère au calme indécis d’une voix percutante :
— Je m’appelle Juliana.
— Moi c’est Jean, mais tu peux m’appeler John… Comme tout le monde.
— Ah, fit-elle. Tu es français ! Chapeau ! T’as aucun accent.
— Merci.
Pourquoi lui avait-il donné son vrai prénom ? Il ne le faisait jamais… La trouvait-il particulière au point de lui avoir confié ce « petit secret »
— Alors, Jean… Où va-t-on ?
— Où va-t-on ? répéta-t-il… Je dois dire que je n’en sais rien… D’habitude, avec les…
Il se racla la gorge et cessa de parler. Il avait failli commettre une gaffe, sa timidité voulant lui dire : « – D’habitude, avec les femmes, ce n’est pas si facile »
— D’habitude, quoi ? Termine ta phrase Jean.
— D’habitude euh… je ne fais pas de rencontres aussi directes… Ce qui ne veut pas dire euh… que je cherche à faire des rencontres à chacune de mes sorties.
— Moi, quand je sors, c’est pour faire des rencontres. Pas toi Jean ?
— Si bien sûr.
Elle n’arrêtait pas de l’appeler Jean d’une façon sarcastique, comme pour bien lui montrer qu’elle n’était pas tout le monde, à moins que ce ne soit pour « autre chose »…
— Alors, Jean, dit-elle, où va-t-on ? Sur la plage ? Chez toi ? Dans un hôtel? Manger un chili chez un italien ? Ou peut-être des spaghettis chez un français ?
Elle lui sourit, réchauffant la blancheur pénétrante de son visage.
— As-tu peur du désert ? Demanda-t-il.
— Peur du désert ? Non, pourquoi ? Je m’attendais à tout sauf à ça. Tu veux qu’on s’envoie en l’air en plein désert ?
— Tout juste, mais avec une maison au-dessus de la tête… La mienne. C’est à une heure et demie en roulant vite.
Elle sortit un flash de whisky de son sac et en but une gorgée.
— T’en veux, Jean ?
— Non-merci, attends qu’on soit chez moi !
— C’est juste un petit coup pour le voyage, pour passer le temps, puisque c’est toute une expédition pour faire l’amour avec toi…
” Faire l’amour avec toi ! ” : quelques mots qui se résorbèrent dans les faubourgs de la ville : “Faire l’amour avec toi ! “: elle défit sa braguette et le caressa… Ses doigts vibraient, elle était fébrile, presque hésitante… D’un coup, elle tira si fort sur ses habits, qu’ils s’enfoncèrent dans sa peau, la cisaillant. Il décolla les fesses de son siège pour lui permettre de s’en débarrasser. Elle descendit le tout avec violence et le masturba…
Il était là, l’air niais, l’œil rivé sur ses yeux glacés. Le rythme de sa main ne faiblissait pas. La route, il l’avait oubliée : Juliana le possédait… Son emprise sur lui devenant beaucoup trop pressante, il la saisit par le poignet afin qu’elle ralentisse et, dans un soupir, réussit à lui murmurer :
— Veux-tu qu’on s’arrête ?
— Non, continue à rouler. Concentre-toi sur la route et sur ton désir. J’ai pas du tout envie qu’on ait un accident. Par contre, j’ai envie de te faire un câlin.
Quand il sentit la chaleur de son “câlin”, il aurait aimé la prendre dans ses bras, mais elle était “ailleurs”, s’acharnant à lui donner du plaisir comme si sa vie en dépendait. Il suivit son conseil et s’agrippa à son volant, fixant son attention sur l’horizon. La cité des anges disparaissait avec son air tiède, pollué… Et… son orgasme éclata dans la fraîcheur étoilée du désert… Sans transition, elle s’empara de son pantalon et le rhabilla sans qu’il n’ait rien à faire, à part soulever ses fesses, comme à « l’aller ». Elle sortit ensuite son flash, et, tranquille, s’enfila une bonne goulée.
— Le sperme a un drôle de goût, ça passe mieux avec du whisky. Ça t’a plu?
Décontenancé par cette réflexion, il n’avait pas entendu la question qui l’accompagnait. Elle la reposa :
— Ça t’a plu Jean ?
— Bien sûr… Mais j’aurais aimé te faire la même chose.
— Ça risque pas, je suis une femme. J’ai pas de verge moi !
Son « à propos » vulgaire le rendit très mal à l’aise.
— Mais enfin, c’est pas du tout ce que je voulais dire, tu m’as compris ?
— Bien sûr que je t’ai compris, c’est pour cette raison que j’ai répondu ça.
Sa réplique était comme elle : déstabilisante. Pourquoi le faire culminer avec les dieux, pour ensuite le faire ruminer avec les vaches ? Il ne savait plus du tout où il en était. C’était la débandade, la gamberge… Faire demi-tour ? La raccompagner ? Pourquoi pas ? Et puis non… C’était prématuré et surtout très con et très impoli de sa part. Il était juste “un peu” farouche, pas odieux. Enfin, toujours est-il que les questions affluaient dans sa tête, comme ses dollars sur le compte en banque de son ex-femme. Et s’en poser, des questions, cela faisait partie du personnage. Mais qui était donc cette « sexy brunette » anticipant ses propres fantasmes ; ce qui était facile, vu son imagination d’une spectaculaire banalité dans ce domaine ? Une marginale jouant les gamines délurées ? Non, malgré son attitude un tantinet vulgaire et provocante, elle n’en avait pas l’air. Une prostituée ? Impossible, puisque à aucun moment l’argent n’était intervenu dans leurs « rapports ». Une adepte du sexe sans tabou ? Une échangiste échappée de sa meute le temps d’une soirée ? Pas forcément, son côté rentre-dedans n’était significatif de rien d’exceptionnel, si ce n’est qu’elle agissait comme une personne qui ne s’embarrasse d’aucun préliminaire. De plus, ses caresses tremblotantes dénotaient une timidité certaine, ce qui est paradoxal…
Qui était-elle ? Une alcoolique ? Oui, peut-être… C’était bien la première fois qu’il voyait une nana se trimbaler avec du whisky dans son sac. Remarque, en avoir sur soi ne prouve rien… quoi que… Bon Dieu, qui était-elle ?
En fait… il n’avait pas la réponse. Cette femme le perturbait. Son comportement lui paraissait inhumain : ses yeux dissimulaient de la haine, et ses gestes, d’une rage sournoise, de la destruction. Elle lui donnait l’impression d’être déphasée, en “instance” de rupture : limite… Mais tous ces troubles, toutes ces craintes, provoqués par Juliana, pouvait-il leurs accorder de la crédibilité, se considérant lui-même, et à juste titre, comme un tourmenté congénital ?
A mesure que ses pensées erraient sur l’état mental de Juliana, il appuyait sur le champignon. La MG répondait, fidèle. Au moins quelque chose qu’il arrivait à contrôler… Plaquée contre le siège, elle cria d’une voix sourde venant de l’enfer de ses tripes :
— Espèce de fou, tu veux qu’on s’explose ? Ralentis.
— Désolé, je ne me suis pas rendu compte. Reprends tes esprits. Dorénavant, je roulerai moins vite… Au fait, que fais-tu dans la vie?
— Je te le dirai après… Une fois que ton anglaise antédiluvienne aura fermé sa gueule !
Comme pour ponctuer cette gueule, un silence hypocrite s’insinua entre eux, marquant le temps dans le ronronnement de sa décapotable. Cette petite mélodie agissant sur lui comme une caresse, inexorablement, son désir revint le « persécuter ». Un regard sur elle, aussi minuscule soit-il, et toutes les pensées paranoïaques qui l’avaient animé, se dispersèrent en une ode désuète… Son souffle était cassé, son envie d’elle remplissait ses mains, il tremblait… Autour de lui, le calme se fit entendre, un hymne qui lui rappelait sa rengaine quotidienne : le désert. Des odeurs de terre humidifiée par un orage humectaient ses narines. Le ciel était opaque. Jamais la voie lactée n’avait aussi bien porté son nom : autant d’étoiles avec si peu d’êtres humains pour les contempler lui paraissait stupide… Ses sens étaient démultipliés, il ressentait tout. Etait-ce Juliana qui le mettait dans cet état ? La voulait-il au point de ne plus pouvoir être dans les “normes” ? Etait-il victime d’un “stupide” coup de foudre ? Un truc auquel il ne croyait même plus…
Il la réveilla, elle s’était assoupie. Entre deux bâillements, elle perçut le tic-tac du clignotant. Ce tic-tac la fit rire.
— Tu mets ton clignotant sur cette route paumée, dans cet endroit paumé. Mis à part à des extraterrestres, je me demande bien à qui tu peux signaler ta présence.
— Détrompe-toi. Le shérif vient souvent patrouiller dans le coin. Il m’a d’ailleurs fait la réflexion : “— John, oublier de mettre ton clignotant même au bout du monde, est une très mauvaise habitude.” Il n’a pas tort.
Il fit une pause, et rajouta, croyant faire de l’humour :
— Et puis, elle n’est pas si paumée que ça cette route, il y a une station service un peu avant.
Afin d’accéder à sa maison, il devait la contourner. Elle apparut : masse sombre parsemée d’étincelles cosmiques. Les astres s’y reflétaient dans toute l’anarchie calculée de ses façades.
— Ouah ! C’est une baraque ou un vaisseau spatial ? Tu dois effectivement croiser des extraterrestres … C’est subjuguant, souffla-t-elle, surtout en pleine nuit… Elle est fantastique ! Tu es architecte, je suppose…
— Exact.
— Cette construction doit représenter ton aboutissement, ton chef d’œuvre. Elle est ton existence sur tous les plans, si je puis dire, affectifs et professionnels…
Jamais son ex-femme n’avait parlé de sa maison avec autant de justesse. En quelques mots, elle avait tout résumé, en quelques mots elle avait tout compris… Finalement, elle ne le choquait plus, c’était juste une fille un peu à part, une fille à la fois exubérante et fébrile, une fille un tantinet vulgaire et à l’humour un tantinet décalé. Et si cette fille les effrayait autant, lui et sa cinquantaine standard, c’était peut-être parce qu’elle représentait tout bêtement la solitude. Et sans doute un peu trop. Voilà : c’était tout…
De drôles de sentiments frissonnaient dans son dos. La fille aux yeux tristes et froids lui faisait peur, mais il voulait la serrer dans ses bras. Jean ne réfléchissait plus, vivant à travers ce paradoxe existentiel qu’était Juliana. L’avait-il enfin trouvée, cette femme, voulant bien les partager… ses paradoxes ? Et par voie de conséquence… sa putain de solitude…
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PREMIERE PARTIE : LA MAISON ” DE GLACES “.
Il la conduisit à l’intérieur d’une maison dont l’aspect était celui d’une cathédrale de verre. Des colonnes maintenaient l’ensemble, apportant de la cohésion à cette fragilité. Aux pieds de ces grandes flèches de pierre, d’où s’échappait une lumière pastel, s’étalait un mobilier sobre, intemporel… et… au-dessus : la voie lactée. Le ciel était le plafond de cet édifice…
Les colonnes avaient toutes des hauteurs bien distinctes. De celles-ci, partaient des cloisons de verre. Chacune d’entre elles possédait sa propre couleur, certaines d’un bleu diaphane, d’autres d’un pourpre opaque. Elles soutenaient également d’immenses panneaux translucides, qui servaient à la fois de façades et de toit. Il aurait fallu des semaines, si ce n’est des mois, pour assimiler toutes les subtilités de cet artefact… Un escalier en grès permettait d’accéder à l’étage supérieur, où le plancher était lui aussi transparent, donnant aux meubles l’impression de flotter.
Devant autant de monstruosité, surtout en plein désert, un lieu où même les serpents à sonnette ont tendance à trouver le temps long, sec, et poussiéreux, elle s’exclama :
— Je suis pantoise. Cette maison est délirante, mais quelle galère ça doit être pour la nettoyer !
Pour lui, ce genre de réflexion était devenu un rituel.
— C’est un trompe l’œil, dit-il. Ce n’est pas du verre, mais un matériau composite issu de la recherche spatiale. Il est aussi solide que du béton armé. Cette impression de fragilité, n’est en fait qu’une impression. Du moins, lorsqu’elle est dans cette configuration : transparente.
— Comment ça ?
Il répondit comme s’il récitait une leçon :
— Chaque panneau qui compose cette maison, peut adopter une ou plusieurs couleurs à la fois. Elle peut ainsi avoir des milliers d’apparences différentes et…
Il s’interrompit, s’apercevant qu’il avait affaire à une non-initiée. Pourquoi entrer dans les détails ? A quoi bon lui raconter l’histoire de cette maison qui avait été construite avec du matériel récupéré à la NASA au début des années 90… A quoi bon la gaver avec une tonne d’explications alors qu’ils se connaissaient à peine. Non, il n’avait pas envie de l’ennuyer, plus intéressé par les caractéristiques de sa partenaire, que par celles de sa propre demeure.
Il répondit avec retard à sa réflexion :
— Nettoyer cette maison ? Non, c’est loin d’être un problème… Elle ne se salit pas. Les panneaux sont recouverts d’une pellicule translucide qui interdit à la poussière et à la graisse de s’y déposer. En fait, ça glisse. Dans le jargon, on appelle ça l’effet nénuphar. C’est efficace pendant plus de cinquante ans. Mon partenaire, à savoir la boîte qui l’a mise au point, en est très fier.
— Ton partenaire ?
— Cette maison n’était qu’un projet fou sur du papier. Il fallait bien trouver de l’argent pour le mener à bien. J’ai été financé par une firme spécialisée dans le nettoyage industriel. Le reste est mon argent personnel. J’ai beaucoup donné dans l’élaboration de cet édifice et si la…
Il allait enchaîner avec la NASA, mais ne le fit pas, par peur d’en dire trop, par peur d’être rébarbatif… par peur de la faire fuir… Il préféra lui parler du paysage avec une voix mélodieuse, une voix remplie de rêves :
— J’ai toujours été fasciné par le désert, ses étendues en apparence vide, son soleil frappeur, ses nuits glaciales, son ciel… La ville ? Plus jamais.
— Je vois… Mais dis-moi Jean, cette maison a dû coûter très cher. Et toi-même tu le paies très cher, tu vis seul dans ta cage de verre…
En plein dans le mille. Il encaissa le cynisme de cette réflexion sans broncher. Après quelques secondes de récupération, il lui répondit, toujours sur le même ton exalté :
— C’est vrai, je suis seul à habiter ici. Mais ce n’est pas pour moi un sacrifice. Bien au contraire… Ici c’est mon paradis ! Pourrais-tu y vivre Juliana ?
Elle éluda la question et se détourna de lui pour se diriger vers l’un des panneaux qui donnait sur un petit lac, un peu plus bas, aux pieds de la colline sur laquelle sa maison trônait.
— Tu crois qu’il est possible de s’y baigner Jean ?
— Bien sûr, mais le soir, l’eau est très fraîche… Regarde plutôt.
Il s’approcha d’une des colonnes et fit apparaître un clavier qui était enfoncé dans la pierre. Il tapa dessus et le sol devint transparent. Juchée sur l’invisible, elle poussa un cri d’oiseau. L’impression d’apesanteur était choquante : elle volait au-dessus d’une piscine.
— Il existe une commande vocale, dit-il en souriant, mais je voulais un effet de surprise. C’est surprenant au début, pourtant il n’y a aucun risque.
— C’est réussi, j’ai cru que j’allais tomber… La plupart des gens friqués exhibent leur piscine avec lourdeur… La tienne est au sous-sol. Et c’est de très bon goût…
Perché sur son plancher de verre, à une dizaine de mètres au-dessus d’elle, Jean regardait Juliana nager dans la frénésie, la hargne animait chacune de ses brasses. La voir sous cet angle était agréable, cette perspective créait en lui un sentiment de domination.
Il avait chassé la fonction reflet des façades, et éteint toutes les lumières sauf celles de la piscine. Entre elle et lui, il n’y avait plus rien, juste l’obscurité dans laquelle il s’était réfugié pour l’admirer : il la trouvait de plus en plus belle, mais quelque chose le dérangeait, quelque chose qui remuait ses tripes davantage que cet antique blues des familles qui l’avait conduit dans ce bar où il l’avait rencontrée. Certes, il avait peur de la faire fuir, mais si elle s’était enfuie, il aurait été soulagé. Et elle, ressentait-elle la même chose à son égard ? Un besoin maladif d’amour doublé d’une crainte maladive de l’amour ?
Juliana sentit sa présence. Elle leva la tête… et… tomba sur les étoiles… ne pouvant le distinguer : il s’y perdait : petite silhouette dérisoire noyée entre deux constellations. Elle ne savait pas que les panneaux qui composaient sa maison avaient la possibilité de ne générer aucun reflet. Et comme leur transparence était d’une pureté quasi cosmique, il n’y avait aucune barrière entre lui et le ciel, seules les colonnes s’intercalaient entre ses yeux et la voie lactée. Elle se sentit minuscule…
Anéantie par cette réalité, elle sortit de l’eau, la sensation d’être une fourmi observée par Dieu la rendait trop mal à l’aise… Elle monta les marches et le rejoignit, ne jugeant pas utile de se rhabiller… Jean, qui l’examinait avec toujours autant d’envie que de confusion, s’aperçut qu’elle était entièrement épilée… Elle s’approcha, se posta devant lui, et le fixa, comme lorsqu’elle l’avait happé quelques heures auparavant. Il ressentit la même chose en plus intense. Une simple caresse, même visuelle, et c’en était fini de son sentiment de domination. Cette femme provoquait en lui une déflagration…
Juliana, encore humide, plaqua sa fraîcheur contre lui. Eclairé en contre-plongée par la lumière de la piscine, son corps ondulait dans le jeu des ombres sur le rythme d’une musique orientale imaginaire. L’enveloppant dans son tempo, elle lui griffa la nuque et lui serra la taille. Il était au sommet, avide, “exigeant” un contact plus direct, mais ses vêtements l’incommodaient. Il commença par son pantalon qui tomba aussi sec et s’occupa de son slip avec maladresse. Tout en la calfeutrant dans son étreinte, il déboutonna sa chemise. Elle, continuait sa danse reptilienne, comprimant sa verge larmoyante contre son pubis. Soudain, elle se raidit, se détacha de ses bras, et d’un sourire calculé lui demanda :
— Dis-moi Jean, où est ton bar ? J’ai envie de boire, nager m’a dégrisée.
Il baissa la tête avec la béatitude d’un enfant insatisfait et tendit le doigt en direction d’un meuble assez imposant qui ressemblait plus à une armoire qu’à un bar… Avant de rejoindre “l’espace” de toutes ses soifs, elle ouvrit son sac, prit son paquet de cigarettes… et le tronçonna sans sommation :
— Tu devrais t’habiller ou te déshabiller en entier, parce que t’as vraiment l’air d’un con, planté là, dans ta lumière divine.
Etant déjà d’une nature susceptible, c’était beaucoup plus qu’une simple estafilade ce qu’elle venait de lui infliger d’une voix aguichante : son amour propre était devenu une série de planches de contre plaqué lacérée par la honte. Il était étonné de se trouver encore en vie après une telle humiliation, avec ou sans étoiles. Et, à ce niveau, ce n’étaient plus des questions qui tailladaient son cerveau, mais de la colère, tiraillé entre le désir de lui faire l’amour pour qu’elle se taise enfin, et celui de lui dire : <<Juliana, tu es très gentille, mais je crois qu’il vaut mieux en rester là. Je vais te ramener chez toi.>>
Il remonta son pantalon, mais enleva sa chemise. De cette manière, il n’avait l’air d’un con qu’à moitié.
A l’instant où il allait lui psalmodier sa tirade, Juliana rit.
— Tu es si prévisible Jean, que ça en devient presque touchant. Ne sois pas offusqué, on va baiser. Ne t’inquiète pas… En plus, personne ne nous voit ici, à part Dieu ou les extraterrestres…
Il s’assit, remit la lumière et essaya de reprendre son calme, ne voulant pas tomber dans le jeu masturbatoire pour sadomaso bas de gamme avec lequel elle jouait… Pourquoi une telle agressivité ? Etait-ce un simple amusement ou le reflet d’une rancune maladive à l’égard des hommes ? Voulait-elle le faire fuir, lui qui avait si peur de la faire fuir ?
Quoi qu’il en soit, plus elle le malmenait, plus son envie d’elle devenait une torture. Que faire ? Rengainer son sexe en la raccompagnant chez elle, ou son orgueil en la faisant sauter sur l’autel de son arrogance ?
Juliana, toujours aussi nue, lui colla un baiser sur le front avant de rejoindre le bar.
— Que veux-tu boire Jean ?
— Un bourbon.
— Moi, je vais m’enfiler de la tequila. Un alcool en accord avec le paysage… D’ailleurs, ça me fait penser à un western toute cette ambiance. Ouaip… Un western spaghetti futuriste…
Elle s’esclaffa, et lui balança, entre deux ricanements :
— Un western spaghetti futuriste… à la française. J’avais oublié que t’es de là-bas… Au fait… T’as déjà vu un film de Russ Meyer ?
— Non, pourquoi ?
— Pour rien.
Encore des réflexions. Mais comme celles-ci étaient plus marrantes que méchantes, Juliana l’avait juste égratigné, pas tronçonné. Le calme avant la tempête ?
— T’avais quel âge quand t’es parti de France ?
— J’étais gamin…
Il n’insista pas, elle non plus… Cette conversation devait autant l’exaspérer elle, que lui…
Elle sortit le bourbon et la tequila puis se mit de dos… Pendant qu’elle “préparait” les verres, il vit sa chute de reins frémir. Le froid ? Non, elle venait “juste” de mettre une cigarette à son bec. Pourquoi une simple cigarette la faisait-elle frémir ?
Au lieu de l’allumer, Juliana la serra entre son pouce et son index, l’enleva délicatement de ses lèvres… et… la “déboucha” côté filtre, avalant au passage le petit bout de plastique ôté juste avant avec ses dents… Sa clope était en fait une fiole… Une fiole qu’elle maintenait dans sa main droite alors qu’elle servait le bourbon avec la gauche, son pouce obstruant l’extrémité qu’elle venait de “déboucher”. Elle le retira, secouant légèrement sa “clope”, laissant s’échapper un liquide incolore, qui se dilua dans le miel de son bourbon comme un flocon de neige dans la mer. Elle avait “déversé” le contenu de sa “cigarette” dans son alcool… Jean n’avait rien vu, si ce n’est ce frémissement dans le bas de son dos…
Elle revint s’asseoir, les verres dans les mains, sans pour autant lui donner le sien, le mettant par terre, juste à côté d’elle, bien “à l’abri”. Cela ne le troubla même pas, son bourbon était sa “dernière” préoccupation.
— Dis-moi ! ( elle posa ses longs doigts fins sur sa jambe ) Tu m’as dit que les façades pouvaient changer de couleur. Est-il possible de les rendre opaque, à l’abri de tous les regards ?
— Oui pourquoi, tu n’aimes pas cette configuration ?
— Pas trop non, j’ai l’impression d’être observée.
Il s’adressa à l’ordinateur de sa maison :
— Anne ! Façades, couleur blanche dans leur totalité.
Aussitôt, les murs ressemblèrent à ceux d’une église mexicaine… Au lieu d’être surprise par cette maison qui « comprenait tout », elle lui balança :
— Comment as-tu appelé ton ordinateur ? Anne ! J’ai toujours trouvé ce prénom affreux ! Est-ce celui d’un amour déchu ?
Tronçonné, tronçonné pour la seconde fois. Mais bien plus qu’avec cette histoire de lumière divine où il avait l’air d’un con : Anne était le prénom de sa fille morte à l’âge de deux ans. Incroyable. Cette femme possédait une intuition d’une précision mathématique. Ses réflexions-scalpel le déchiquetaient à chaque fois un peu plus, le vidant du sang de son désir.
Quant à sa rancœur, puisqu’elle était le poison originel de tous ses sarcasmes, elle n’avait qu’à la garder pour elle, lorsqu’elle se regardait dans la glace, ou dans le plafond, à travers les araignées, quand le reflet de la solitude se fait insupportable. Un plafond qui était certainement son unique horizon : elle devait souvent être seule…
Juliana commença à lui caresser la cuisse. Jean, de moins en moins excité, lui posa une question “anodine” :
— Au fait, tu ne m’as toujours pas dit ce que tu fais dans la vie ?
— Rien de bien intéressant… Est-il possible que tu demandes à Anne de changer les murs en glaces, tout en gardant la couleur blanche à l’extérieur ?
— Tu veux que tout l’intérieur se transforme en miroir ? ( il était sidéré. )
— Oui ! J’aime bien voir ce que je fais.
— Anne, intérieur, miroir dans sa totalité.
Elle obtint l’effet escompté. Leur silhouette se reflétait dans toutes les directions, donnant à l’ensemble l’esthétisme d’une maison close… Ce décor, style Las Vegas, pour milliardaire huileux et ventripotent, le révulsait, s’apercevant à peine que la main de Juliana n’était plus sur sa cuisse, mais sur son sexe… Il s’en foutait… C’en était trop pour lui :
— Juliana, on n’est pas ici pour se livrer un combat. Tu me plais beaucoup, mais je préfère qu’on en reste là… Si tu veux, je t’appelle un taxi. Bien entendu, je paierai la course, cela va de soi.
Les yeux glacés de Juliana devinrent plus chaleureux… étrange, d’autant plus étrange qu’elle venait de se faire jeter…
Elle lui sourit.
— Finissons quand même notre verre… Alors… à la tienne Jean !
Elle s’empara de sa tequila et lui tendit son bourbon… Il le prit, trinqua avec elle, et le but d’un trait. Il le trouva bizarre : un arrière-goût de parfum polluait son alcool préféré. Pendant qu’il déglutissait, essayant d’avaler un petit “quelque chose” qui avait beaucoup de mal à passer, Juliana lui demanda :
— Je préfère que tu me ramènes. Peux-tu mettre un peu de musique pendant que je sirote ma tequila tout en me préparant ?
Ce “petit quelque chose”, qui s’était dilué dans son bourbon comme un flocon de neige dans la mer, venait de se diluer dans la chaleur acide de son estomac, ne l’empêchant toutefois pas de parler :
— Bien sûr… Anne ! Lakmé, en sourdine.
Il écouta Lakmé en silence, observant la jeune femme qui semblait attendre un “petit quelque chose”… Oui, mais quoi ? Elle restait assise et ne donnait pas du tout l’impression de vouloir se préparer. Il continua à l’observer et ne put s’empêcher de repenser à son bourbon. Il se demandait pourquoi un 20 ans d’âge contenait un arrière-goût pareil. A tous les coups, il avait dû se faire arnaquer. De plus en plus exaspéré par cette histoire de bourbon, il voulut se lever pour vérifier la bouteille responsable d’un tel calvaire pour ses papilles gustatives, mais se ravisa aussitôt, car, sans qu’il ne sache pourquoi, ses jambes pesaient une tonne. Impossible d’utiliser ce moyen de locomotion, il était cloué sur son siège.
Juliana, qui ne cessait de le fixer, s’adressa à lui sur un ton en harmonie avec son expression : mimique mélancolique accrochée dans le temps :
— C’est français Lakmé… C’est joli comme opéra, la musique de « Love Story » je crois… Tu sais John, je t’aimais beaucoup. C’est pour cette raison que je t’aie gentiment harcelée. J’allais renverser ton verre, tu en as décidé autrement… Tu n’as pas su capter mes messages, alors je t’ai laissé le boire… Parce que comme la première fois, tu me chasses de ta vie, tu me laisses tomber, pour mieux me laisser seule. Mais cette fois est la dernière…
Interloqué, il tressaillit : les paroles de la jeune femme, qui avait soudainement cessé de l’appeler Jean, devinrent des coups absorbés par la pesanteur de son corps… Hallucination ou réalité, le visage de Juliana était exsangue, aspiré par des milliers de nuits blanches, et ses épaules, cassées dans une contorsion maladive du dos… Plus il l’observait, plus cette jeune femme si jolie quelques minutes auparavant, devenait rabougrie… Il avait entendu ce qu’elle lui avait dit… Son cerveau avait enregistré… C’était ses membres qui ne répondaient plus. Ses muscles se ramollissaient, ne pouvant plus assumer leurs fonctions…
En un ultime effort, il parvint à se lever pour mieux s’écrouler sur le sol : Juliana venait de le terrasser.
CHAPITRE 2
Jean était allongé dans une position bâtarde : à moitié chien de fusil, à moitié sur le ventre. Il ne pouvait plus bouger… Même cligner des paupières exigeait de lui un effort disproportionné. Paralysé, la tête sur le sol, seul son esprit fonctionnait, mais à vide, ne comprenant rien.
Il essayait de parler : rien ne sortait, excepté des gémissements… Juliana, en revanche, semblait avoir des choses à lui “confier” :
— Oui, je t’aimais beaucoup. Tu as presque failli m’attendrir. Qu’est-ce que tu croyais ? Pouvoir me lever et me sauter comme ça, en claquant des doigts?! Non ! John ! Je ne suis pas une pute, ni une fille facile. Mais enfin, pour qui tu me prenais ?
Son regard le perça.
— Pour un cliché d’un soir ? Une nana qu’on rencontre dans un bar, et qu’on épingle dans l’album-photos de sa mémoire. ( sa propre réflexion la fit sourire ) Tiens, c’est joli ce que je viens de dire. Et ça rime en plus…
Elle se reprit aussitôt dans sa haine.
— C’est exactement ce qu’ils ont fait tes copains… Ils m’ont épinglée, ah ça, pour m’épingler, ils m’ont bien épinglée. D’abord la rencontre, ensuite le pot, ils se la jouent sympa, très sympa, et dès que j’ai le dos tourné, ils me font le coup du G-H-B 1 dans le verre. Un cas classique quoi ! Jean, on ne voit pas le mal partout… et tout le temps. Tes copains n’avaient pas du tout la tête de l’emploi. Bien au contraire, ils avaient l’air clean. Des hommes respectables… plein d’argent. Comme toi !
Elle souffla un peu, puis reprit son “exposé” :
— Leur timing était parfait. Ils ont proposé de me raccompagner chez moi avant que le produit n’agisse… Et j’ai accepté comme une gosse, mais après, quand j’ai commencé à sentir ses effets, j’ai tout de suite compris… J’avais entendu parler du G-H-B, mais de là à en être la victime…
Elle venait d’insister sur ce dernier mot : victime… Elle tournait autour de lui, le fixant. Cette ronde incessante était surdimensionnée par les panneaux transformés en glaces… Elle renoua avec son monologue :
— Ça ressemblerait presque à un film cette histoire, ou mieux encore, une mauvaise série télé, avec la musique de love story en prime, une très mauvaise série télé qu’on regarde entre deux rots de bière, sauf que c’est la réalité… La mienne… Et après, tu sais ce qu’ils ont fait de moi tes copains ? Tu sais ce qu’ils ont fait après m’avoir tirée sur la banquette arrière ? Ils m’ont jetée sur la plage… Et si un jogger ne m’avait pas trouvée, n’avait pas arrêté une voiture pour me conduire à l’hôpital…
Elle s’interrompit pour lui hurler :
— Si ça se trouve, j’y serais morte sur cette putain de plage !
Elle se calma et reprit sa voix suave :
— Une vraie saloperie cette drogue. Elle paralyse. Elle rend flasque. Hein John ? Tu es flasque, liquéfié, de la vraie pâte à modeler en plein caniard. Tu te sens largué. Pitoyable John ! Toi qui croyais me posséder avec ta gaucherie et tes manières de collégien…
Elle balança ses cheveux en arrière.
— Et tes copains dans tout ça ? Que leur est-il arrivé à tes copains ? Tes copains ! Introuvables ! Ce qui veut dire que ma plainte reste dans les tiroirs du commissariat… Alors je me suis dit que c’était à moi de la régler cette affaire, que c’était à moi de prendre enfin les choses en mains… C’est pour ça que je traînais dans ce bar, car c’est dans ce bar qu’on s’est rencontré toi et tes copains la première fois… Et tout ce que je peux te dire, c’est que dès que je t’ai vu, j’ai remercié Dieu… ou Satan. Tu me diras, c’est du pareil au même ces deux-là…
Elle changea subitement d’attitude, le regardant comme une petite-fille, avec ses yeux tristes et froids de poupée en porcelaine. Son assurance s’était évaporée.
— Quant à ce qui s’est passé après le viol, ça n’a plus d’importance. L’essentiel est ce qui se passe en ce moment. Et tes copains ne sont pas là pour t’aider. La dernière fois, lorsque vous étiez tous les trois, tu ne m’as même pas adressée la parole. Pourquoi ? Hein, pourquoi ? J’étais pas assez bien pour toi ? Ensuite, tu m’as laissée seule avec eux…
Elle s’esclaffa et renifla une larme tout en reculant, sortant brusquement de son champ de vision. Elle y revint aussitôt par le jeu des miroirs… Les miroirs… les miroirs… Ils étaient partout les miroirs : les silhouettes de Juliana s’y étendaient à l’infini… Autant de silhouettes auxquelles Jean ne pouvait pas échapper. Elles se comptaient par milliards, des milliards de silhouettes qui se répercutaient dans sa cervelle, comme une migraine en train de tisser sa toile. Pourtant, il n’avait qu’à fermer les paupières pour ne plus les voir toutes ces Juliana qui lui massacraient le crâne, mais il en était incapable, “captivé” par un spectacle qu’il désirait avant tout comprendre… Et Juliana était la seule à pouvoir lui fournir un début d’explication.
— Anne, cria-t-elle, Lakmé, plus fort… Anne plus fort ! Augmente le volume! Oh ! Tu m’entends ? !
Elle jeta son verre contre l’une des colonnes et lui dit entre deux sanglots :
— J’avais oublié, Anne n’écoute que toi, comme une épouse fidèle ou une fille obéissante. Au moins elle, tu sais tout le temps où elle est. Elle ne peut pas te tromper… Au fait, cette drogue, ils n’ont jamais réussi à la trouver dans mon sang. Elle est presque indécelable. Tu sais pourquoi ?
Elle attendit quelques secondes, immobile et droite, bloquée dans l’instant, effrayée par quelques phrases apprises par cœur. Quelques phrases qui s’éjectèrent de sa bouche en un mélange de rage et de pleurs :
— Si cette drogue est indécelable, c’est parce qu’elle est naturellement fabriquée par notre organisme. Son nom véritable est l’acide gamma-hydroxybutyrique…
Elle se tut, tétanisée par une formule qui résumait sa vie… Elle récupéra toutefois le fil de la « discussion », soufflant un air vicié par des années de souffrance :
— Et le dérivé que tu as absorbé est encore pire que l’original. Il est trois fois plus fort. Je sais pas quelle molécule ils ont ajoutée, mais cette “fille facile” là permet de rester beaucoup plus lucide que l’autre. Même à très forte dose. Et avant qu’on la retrouve dans ton sang, accroche-toi mon vieux…
Elle pouffa et reprit un exposé qui se faisait de plus en plus précis, de plus en plus net :
— Mais le plus drôle dans cette histoire, c’est que lorsqu’on meurt, sa présence dans l’hémoglobine est due à la décomposition post-mortem. En gros, ça veut dire qu’un cadavre fabrique à l’état naturel du G-H-B dans le sang. Au fait, tu sais pas ? J’ai mis une maxi dose dans ton verre. Ce que tu ressens maintenant n’est que le premier stade… Comme tu peux le constater, tu peux cligner des yeux, mais bientôt tu ne pourras même plus le faire. Tes paupières seront trop lourdes. Et ensuite, tu cesseras de respirer et ton cœur s’arrêtera de battre. Mais ton esprit restera limpide pendant toute ton agonie, parce que ce dérivé, même à forte dose, le permet…
Elle caressa son épaule avec son gros orteil, et l’interpella d’une voix douce et limpide, plus aucun sanglot n’en émanait, plus aucune émotion ne la faisait trembler, excepté une ironie psychotique et glaciale.
— Jean… Toi le petit émigré français… qui a réussi à construire son paradis dans cet El Dorado… les Etats Unis… Et ben tu vois, ton paradis va devenir ta tombe.. Tu es en train de mourir… d’une overdose…
La mort : il venait de recevoir l’info. Et bien qu’il ait tout le temps de voir sa vie défiler sous ses yeux, aucune image n’apparaissait, juste un cri : « Je vais crever » Il frappait d’une manière lancinante son cortex, comme les reflets de Juliana qui allaient le tuer avant la drogue…
Juliana… Juliana… Il lui giclait sa haine, son désespoir, son impuissance, mais ses hurlements ne faisaient que rebondir dans son cerveau, ne pouvant éclater en dehors de sa boîte crânienne, ne pouvant la toucher, la saisir, juste l’apostropher, l’apostropher intérieurement…
Jean, “pauvre” Jean qui, avant d’être terrassé par la “fille facile”, gambergeait comme un malade sur sa condition masculine à la recherche de tendresse, “pauvre” Jean, avec ses cheveux poivre et sel qui perfusaient dans son crâne d’homme trop seul des idées d’amour véritable, de compagne pour la vie, programme désuet pour un mâle occidental divorcé dans ce troisième millénaire où les repères explosent. Et maintenant, quinquagénaire ou pas, il était affalé sur un malentendu, sur une impossibilité totale de se justifier puisqu’il ne pouvait pas parler… Même s’il avait pu le faire, aurait-il pu la raisonner ? Que pouvait-il lui dire ? A la fois beaucoup et pas grand-chose…
Elle s’affairait devant son bar, le fixant, un sourire figé sur ses lèvres. Cette scène, projetée dans ses rétines, devint intolérable. Il ferma ses paupières, attendant le prochain acte. La scène disparut, pas le son : elle sifflotait faux et fort, couvrant la mélodie de Lakmé : dissonance voulue pour traumatiser ses oreilles… A cette torture acoustique vint se greffer des claquements. Un verre s’écrasait sur le plancher et dans son mal de tête : elle se préparait un rapido avec du Champagne et du Mescal : rien de tel pour s’éclater la cervelle avant de jouer avec ses parties génitales… Elle but le rapido et lui balança en rigolant :
— Je ne me souviens plus si je te l’ai dit Johnny chéri, mais cette drogue ne s’en prend qu’aux muscles, en aucun cas à ton cerveau qui est un organe, comme ton sexe. Beaucoup trop de gens croient que le pénis est un muscle. C’est faux, archi faux. Le pénis, c’est comme un tuyau d’arrosage qui se remplit de sang. T’en fais pas Johnny, je vais m’occuper de ton tuyau d’arrosage.
Qu’allait-elle lui faire ? Il n’y songeait même pas… Il n’était que confusion, que violence, il lui était devenu impossible de coller des mots sur ce qu’il ressentait, balbutiant ses pensées entre deux neurones compressés par la furie mais dans un corps inerte ; la dissociation entre sa matière cérébrale et le reste de son organisme étant telle, que son esprit était prêt à en s’en extraire pour mieux contempler sa chute, son impuissance, réalisant avec le recul de celui qui se voit d’en haut, que sa vie prenait fin dans des circonstances que lui-même qualifierait de comiques, si, bien entendu, il n’était pas l’acteur principal.
Et dans ce noir total, cette obscurité pseudo-sécurisante dans laquelle il s’était “réfugié” en posant un voile de peau brûlant sur ses pupilles dilatées, il sentit un parfum… Celui de Juliana, suivi presque instantanément par la caresse de sa chevelure sur son torse, il frissonna, ne sachant même plus s’il frissonnait de plaisir ou de rage. Les mains de la jeune femme le soulevèrent pour le mettre sur le dos…
Elle le déshabilla… Une fois nu, elle posa son sac sous sa nuque, afin qu’il ne perde pas une miette du spectacle qu’elle allait lui offrir : une fellation. Il ne put s’empêcher de rouvrir les yeux, s’écriant aussitôt dans sa tête, ses pensées étant devenues enfin claires : << Quelle horreur ! Elle est en train de me tuer, et elle veut me faire bander. Cette femme invente une nouvelle maladie mentale, là sous mes yeux, en direct… Et je suis son cobaye… En plus elle y arrive. Je suis en train de crever, et elle m’excite… Incroyable ! Même ma mort aura été un malentendu… >>
— Tu vois, quand on veut on peut. D’après toi John. Tes copains… M’ont-ils fait culminer ?
<< Ce ne sont pas mes copains pétasse ! >>
— Ai-je pris mon pied ? Hein, d’après toi ?
<< C’est incroyable, cette folle me parle tout en me suçant. Jusqu’où va-t-elle aller dans son délire ? Mon Dieu ! Pourquoi cette drogue n’agit-elle pas plus rapidement ? Qu’on en finisse une bonne fois pour toute ! >>
— Ça y est… Je vais m’exécuter sur toi Jean… Il est comme il faut.
Comme il faut, son pénis était comme il faut. Et elle s’exécuta… montant sur cet engin tendu pour des raisons “incompréhensibles”, avec toute la fougue d’une femme dont le sexe avait toujours été synonyme de douleur… Douleur : seul élément stable dans une vie nourrie par la haine, sexe douleur et haine, comme un titre de série télé racoleur, oubliant le rock and roll, mais pas la drogue, mélangeant dans une crudité calculée, la “vraie” vie, la fiction et le bizness, sexe douleur et haine, cocktail équivoque égratignant la bienséance, comme un frisson réfléchi sur une planète où l’aspiration tend au bonheur, à l’amour, et, accessoirement à Dieu, mais qui s’abreuve avant tout de souffrance, et elle encore plus, car à ses yeux Dieu était avec Satan, en train de jouer à la marelle, se tordant de rire devant l’insignifiance de sa vie, et son cocktail, sexe douleur et haine, ce cocktail qui avait détruit sa jeunesse son avenir et son âme, l’avait conduite ailleurs, dans des horizons où la distinction entre le bien et le mal n’est qu’une illusion, un mirage pour mieux massacrer ses rêves d’enfant : le meurtre… Le meurtre, aidée par un homme qui l’avait rejetée : Jean…
Le rejet… Le rejet… toute sa vie n’avait été que rejet… Ce soir encore plus : Jean l’avait foutue à la porte de son paradis… Et elle l’avait tué. L’aurait-elle assassiné s’il l’avait acceptée sans se poser de questions ?
Toujours est-il, qu’en cet instant présent, et contre toutes “logiques”, elle prenait son pied. Sa soif ne pouvant plus être étanchée dans les normes, elle s’évoquait l’aspect éphémère de cette partie de jambes en l’air et se disait qu’il fallait recommencer. Ses copains allaient payer : comme lui, ils allaient crever. Plus elle y songeait, plus son orgasme montait, pour finir, proche de la tétanie, en une agonie convulsive. Jamais elle n’avait joui avec autant de violence et, bien sûr, elle en voulait encore plus. Allait-elle ressentir la même extase avec les autres ?
Maîtriser son environnement… Depuis l’instant où elle l’avait reconnu, elle avait créé et réalisé son scénario en temps réel… Et pourtant, attendrie par le comportement juvénile de Jean, elle avait failli reculer pour se laisser aller dans la douceur de sa demeure aux façades hypnotiques, et le désert, par sa force, lui avait procuré des frissons aigres-doux, semblables à ceux qu’elle éprouvait lorsqu’elle fredonnait, les yeux collés dans sa solitude, ses chansons de gamine. La nostalgie d’un vécu lointain et de ce vécu présent, l’avait presque fait chavirer dans un monde sans problème, loin, très loin de ses chaos émotionnels…
Epuisée, elle s’affala sur son corps inerte et ramolli. Sa gueule posée sur son torse, elle haletait, véritable lionne anéantie par sa propre frénésie. Sa tête était vide, comme les yeux de sa victime, ce qu’elle vit… Elle se rapprocha de son visage, très près, si près que son regard toucha le sien. Elle perçut un froid ambigu aux relents de souffrance, de vengeance, d’impuissance et de mort. Autant d’émotions dans un regard aussi fixe, la rendirent mal à l’aise. Elle s’en détourna, colla sa bouche contre son oreille, la mordilla et lui murmura :
— Je sais que ça t’a plu Jean. Tu as pu voir que moi aussi j’ai ressenti la même chose, et je dois te l’avouer, jamais d’une manière aussi forte. Tu as l’air si mort et pourtant encore plein de vie. Je ne t’oublierai jamais, toi qui m’as fait connaître la vraie passion.
Elle se cambra.
— C’est bien beau tout ça, mais faire l’amour excite mon appétit. J’ai une faim de loup. Tiens, au fait, j’espère que ton frigidaire est à la hauteur de tes finances… Bien garni…
Son frigidaire, son frigidaire, était-il bien garni ? Et sa tête, de quoi était-elle “garnie” ? :
<< J’ai vécu autant d’année pour en finir là, baisé et assassiné par une folle qui culpabilise… Je me suis fait avoir en beauté ! Elle se venge en fait, sur un type pris au hasard… Je paye pour les autres… Si son histoire ressemble à une mauvaise série télé, celle que je suis en train de vivre maintenant, c’est carrément un mauvais sketch. Oui, un très mauvais sketch… Tiens, à ce propos, si elle s’est bien fait violer avec du G-H-B, comment a-t-elle fait pour s’en souvenir, puisque ce produit rend amnésique ?
Alors que cette question raisonnait dans sa cervelle, il la vit revenir de la cuisine avec des toasts et une bouteille. Elle lui parla la bouche pleine :
— Foie gras, Champagne. On voit bien que t’es d’origine française. Tu te prives de rien. T’as raison mon chéri, la vie est si courte…
Elle éclata de rire
<< Incroyable ! Elle pétarade comme une vraie poule. Ho ! Mais elle s’étrangle ma parole. >>
Juliana but une rasade de Champagne au goulot et continua à toussoter tout en l’apostrophant :
— Ark, j’ai failli m’étouffer. J’aurais pu crever là, devant toi, sans que tu ne fasses rien. Mais qu’est-ce que je voie sur ce visage hagard ? Un rictus ?
Elle respira un grand coup afin de mieux cracher, mâchoires serrées, sa fureur entre les dents :
— Bon, OK, on va voir si tu vas continuer à sourire après ce que je t’aurai fait. Mon chef d’œuvre à moi, rien qu’à moi. Tu vas le sentir passer, ordure. Tu peux me croire ! Mais avant, je vais piquer une tête, nager me rend si calme.
Il préférait garder les yeux clos. “Se voir mourir”. Les miroirs le lui rappelaient sans cesse.
<< Que me réserve cette folle ? Elle me fait penser à mon ex : digne dans l’éthylisme, hautaine dans l’insulte. Cette Juliana est incroyable. Tout à l’heure, j’avais l’impression d’entendre une étudiante timide qui récite sa leçon, et maintenant, elle ressemble à une bourgeoise sûre d’elle, la bouche remplie de jurons. Elle me fait vraiment penser à Jenny. Mais mon ex n’a jamais donné dans le compulsif meurtrier… Je te regrette Jenny, tu ne peux pas savoir à quel point. Tout le monde enviait notre bonheur. Rien n’aurait pu nous faire dévier… rien… sauf la mort… Anne… Je l’ai vue naître, spectacle choquant. J’avais vidé toutes mes tripes. Elle avait dynamisé un mariage en béton. Trois humains pris dans la même spirale : celle qui conduit à la sérénité, au paradis terrestre. Cette sérénité, il m’a fallu du temps pour la retrouver, mais seul, dans un autre paradis, celui du silence, de l’essentiel, là où le superflu n’a aucune raison d’être. Le fanfaron illuminé que j’étais, est maintenant devenu un fou sur un échiquier à moitié ivre avec seulement les pièces fondamentales. Celles qu’il faut commander sans précipitation, avec génie. Car c’est bien de ça dont il s’agit, construire son bonheur, son paradis parmi les pourritures fétides qui traînent sur l’échiquier. Oui, mais quand on les bouffe, on expulse des renvois en forme de souvenirs qui vous foutent le moral en ébullition, mélange de joies, de tristesses, contradictions nécessaires pour avancer. Mais pour avancer vers quoi ? Le paradis ou l’enfer ? Finir sa vie à deux avec des enfants, mais sans fortune ? Ou finir sa vie seul avec ses regrets, mais rempli de pognon ? Même si la misère de la solitude est proportionnelle à la misère du compte en banque… C’est vrai, tellement de gens finissent divorcés et solitaires, sans argent et plein de dettes, mais avec des gosses. Ah ça, ils en ont des gosses, mais ils ne les voient presque plus. De toute façon, quoi qu’on fasse, ça déraille tout le temps… C’est ça la vie ! Son manichéisme n’est pas comme un chiche-kebab délicieusement gras, il est encore plus difficile à assimiler. Finalement, je n’ai pas à me plaindre. Je suis seul, mais là où j’ai toujours voulu vivre… sans être emmerdé par personne. Et surtout pas par Jenny et ses reproches… Ah oui ! Jenny qui n’a jamais cessé de me dire que j’étais avant tout marié avec ma solitude, que j’avais peur de l’amour, que j’étais si, que j’étais mi… Jenny, Jenny… notre fille… morte… fauchée par une voiture. Elle aurait vingt ans dans un mois. Ah ! Tu m’en as toujours voulu Jenny. Pourtant, je n’étais pas responsable. Je n’ai rien pu faire, à part l’amener aux urgences… Qu’est-ce qu’il me prend ? Je remue un passé qui a failli me tuer. Tiens, c’est idiot ce que je viens de dire… Je vais crever. Oui, je vais crever… Et je l’avais oublié… Bon ! Il faut que je m’arrête de gamberger, de m’énerver tout seul, et que je me laisse aller, pour ainsi mourir plus vite. >>
Ligoté par cette tragédie aux accents de films muets, il ne respirait presque plus, faisant le vide, écoutant la musique. Les voix célestes lui permettaient de voir l’univers sans sa vision rétinienne, prélude vers autre chose. Bercé par ces chants de femmes, des anges peut-être, et le flegme de ses pensées, il devint serein. La grandiloquence de son poème astral l’emportait loin, très loin, dans un endroit où le ridicule ne tue pas…
<< Quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Cette nana est à la masse ! Tout ceci est un gag…Un très mauvais gag d’humoriste au rabais… Je vais me réveiller, c’est infernal, jusque dans la mort je deviens un bouffon. >>
Juliana venait de rouvrir les paupières de Jean, les refermer sur ce spectacle était impossible, il n’en avait plus la force. Il était saturé. Elle dépassait toutes les limites que son esprit pouvait supporter…
Si son orgasme avait été une entorse à toute sa logique morale et sexuelle, l’objet de son ultime supplice stigmatisait à lui tout seul le grotesque. Les spasmes maniaco-dépressifs de Juliana l’épuisaient. Sa vue dans sa tenue grand-guignolesque représentait le bouquet final, la suite était superflue, restait une vague souffrance dans un coin reculé de son être, la souffrance de la dernière minute : l’orgueil : réminiscence de sa masculinité bafouée, sous la forme d’un cliché, ,celui d’une femme gangrenée par la rage et la haine avec toutefois un certain sens de l’humour. Elle n’était plus nue… Son sexe était caché par un autre sexe : un godemiché, insolente continuité de son besoin de vengeance.
Debout, devant lui, elle encourageait sa représentation du pouvoir, la masturbant tranquillement, comme si ce simulacre dérisoire avait encore besoin de durcir. Les lanières soutenant l’engin s’enfonçaient dans sa peau, expulsant par petits bourrelets une cellulite naissante. Malgré l’éloquent surréalisme de cette scène, il remarqua cet infime détail. Ces stupides bourrelets graisseux ajoutaient une pointe de comique à ce pitoyable édifice.
Une ultime respiration oxygéna son cerveau, dopant son organisme d’endorphine : l’hormone du bonheur, le Nirvana des héroïnomanes, l’antalgique des mourants…
Le jeu des miroirs était toujours aussi présent : cette vision kaléidoscopique de son agonie reflétait sa mort à l’infini…
Elle le mit sur le ventre et essaya ensuite de lui surélever l’arrière-train, mais il retombait à chaque fois. La pose qu’elle désirait lui faire prendre ne tenait pas. Elle n’insista pas, se contentant de cette position…
Avant d’agir, elle lui murmura une phrase dans l’oreille, sa voix était profonde… magnifique… sans aucune vulgarité :
— Dis moi Jean… Aurais-tu imaginé que nos liens se resserrent en prenant une apparence aussi masculine ?
Elle glissa sa main pour voir s’il était en érection. A son grand malheur, elle triturait un morceau de boudin mou à moitié tiède. Sa prothèse n’avait aucun effet sur lui, mais elle continua, enchevêtrant les saccades de son corps dans le dédale des glaces …
Elle essayait de se motiver, se flashant des fantasmes tous aussi débridés les uns que les autres… A moitié excitée, à moitié satisfaite, son mouvement ralentissait au rythme de ses pertes de sensations. Ses émotions étaient mitigées. L’extension phallique de son châtiment n’avait que symboliquement rempli son rôle.
En fait, elle s’était acharnée sur un cadavre…
Vous venez de terminer le début d’une œuvre qui compte 250 pages… et qui fait partie d’une trilogie s’appelant : Karma de Loco…
Que vous soyez un professionnel de l’écrit ou non, la question est ….. ai-je envie de lire la suite ?
je suis désolé, mais cette suite ne sera lisible que dans le cadre d’une publication…
merci de livrer à chaud ou à froid vos impressions…
Pour lire le second et le troisième volet de cette trilogie, : “L’improbable apocalypse” et “Karma de Loco” Allez en haut de page, en dessous de ” catégories “, vous verrez ces titres apparaître, cliquez dessus !
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